Pendant près de deux heures, face à la presse nationale et internationale, le président Félix Tshisekedi n'a pas seulement commenté l'actualité. Il a bousculé les certitudes politiques de la République démocratique du Congo en posant deux options jusqu'alors jugées inenvisageables : un report du scrutin présidentiel prévu en 2028, et un possible troisième mandat.
Cette sortie médiatique, qui a surpris observateurs et acteurs politiques, marque un tournant dans le discours du chef de l'État. Pour la première fois, des hypothèses longtemps considérées comme des « lignes rouges » sont ouvertement évoquées depuis le sommet de l'État.
La stratégie du « si le peuple le veut »
Sur le fond, le chef de l'État n'a ni annoncé, ni décidé. Il a conditionné. Sur le troisième mandat, sa formule est calibrée : « Je n'ai pas sollicité de troisième mandat, mais si le peuple le veut, j'accepterai. »
Un procédé rhétorique classique en politique africaine : transférer la responsabilité d'une décision controversée à une supposée volonté populaire, via un référendum. En apparence, le président se met en retrait. En réalité, il installe l'idée dans le débat public, la rend audible, et surtout, la prépare.
Sur le report des élections, l'argument est plus concret : l'insécurité au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, régions partiellement contrôlées par la rébellion du M23 (soutenue par Kigali), rend impossible, selon lui, la tenue d'un scrutin national sans ces deux provinces. Le constat est objectif : organiser une élection sans environ 2,5 millions d'électeurs potentiels poserait un problème de représentativité. Mais la solution de report, elle, est politique.
Une sortie qui déplace le curseur
Ce discours marque un tournant. Pendant des années, l'opposition, une partie de la société civile et des chancelleries occidentales considéraient la limitation à deux mandats comme un acquis intangible de la Constitution congolaise, héritée de 2006. En rouvrant cette question, Tshisekedi déplace le curseur : ce n'est plus un tabou, mais un sujet négociable.
Ses opposants, notamment Martin Fayulu et Delly Sesanga, ont immédiatement dénoncé une « dérive autoritaire » et un « coup d'État institutionnel rampant ». Leur crainte : qu'en invoquant l'insécurité, le pouvoir ne prépare une prolongation de fait de la mandature, avec ou sans référendum.
Un pari risqué sur la scène internationale
Les partenaires étrangers de la RDC ne sont pas dupes. Les États-Unis et l'Union européenne, déjà préoccupés par la gestion du conflit à l'Est, voient d'un très mauvais œil toute entorse à l'ordre constitutionnel. L'Union africaine, plus accommodante sur ces sujets par le passé, reste prudente.
Sur le plan interne, le pari est dangereux. En liant débat sur le troisième mandat et report des élections, le pouvoir s'expose à un double front : une opposition plus radicalisée, et une contestation populaire potentielle dans les villes où l'insécurité n'est pas l'argument dominant.
Un ballon d'essai qui prépare l'avenir
Cette conférence de presse n'est ni un coup de théâtre, ni une annonce officielle. C'est une prise de température, un ballon d'essai. En quelques phrases, Félix Tshisekedi a réussi à imposer dans l'agenda politique congolais des questions que ses prédécesseurs prenaient soin d'enterrer.
Reste à savoir si le peuple, qu'il invoque, acceptera de se prononcer. Et si la Cour constitutionnelle, garante des équilibres de 2006, aura son mot à dire. En attendant, une chose est sûre : le débat ne s'arrêtera pas de si tôt.
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