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Rédaction Indépendant

CRISE UNIVERSITAIRE AU KIVU — JACQUES TSHIMBALANGA : « LES ÉTUDIANTS NE DOIVENT PAS DEVENIR LES VICTIMES COLLATÉRALES DU CONFLIT »

Crise universitaire au Kivu — Jacques TSHIMBALANGA : « Les étudiants ne doivent pas devenir les victimes collatérales du conflit »

Face aux nominations d’autorités académiques par l’AFC/M23 et à la suspension des activités dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur de Goma et de Bukavu, la CONEPT/RDC tire la sonnette d’alarme. Son Coordonnateur national, Jacques TSHIMBALANGA, pose une ligne claire: préserver l’autorité de l’État et le caractère civil des universités, sans faire des étudiants les victimes collatérales du conflit. Dans cet entretien, il appelle à des mesures concrètes de continuité académique et plaide pour un mécanisme national capable de protéger le droit à l’éducation, même en période de crise.

INTERVIEW

Pourquoi la CONEPT/RDC a-t-elle estimé nécessaire de prendre publiquement position sur la situation des universités au Nord-Kivu et au Sud-Kivu ?

Jacques TSHIMBALANGA : La CONEPT/RDC ne pouvait pas rester indifférente face à une situation qui touche directement au droit à l’éducation et à l’avenir de milliers de jeunes Congolais. Deux faits nous préoccupent particulièrement : les nominations d’autorités académiques par l’AFC/M23 dans certains établissements publics et la suspension des activités académiques et para-académiques décidée par le Gouvernement dans plusieurs établissements de Goma et de Bukavu.

Notre préoccupation est de remettre l’étudiant au centre du débat. Les questions de sécurité, de souveraineté et de fonctionnement des institutions sont évidemment importantes. Mais elles ne doivent pas nous faire perdre de vue l’essentiel : comment permettre aux jeunes qui vivent dans les zones affectées par le conflit de continuer à apprendre, à se former et à construire leur avenir ?

Vous affirmez qu’« une prise de contrôle territorial ne doit pas conduire à une prise de contrôle des institutions éducatives ». Que reprochez-vous précisément aux nominations effectuées par l’AFC/M23 ?

Jacques TSHIMBALANGA : Une université ou un institut supérieur ne peut pas devenir un instrument de conquête politique ou militaire. Ce sont des institutions civiles qui doivent être préservées des dynamiques du conflit.

Lorsqu’un groupe armé intervient dans la nomination ou le remplacement des autorités académiques, cela soulève de sérieuses questions sur l’autonomie et l’intégrité de ces institutions. Cela peut fragiliser la reconnaissance des actes administratifs et académiques, exposer les enseignants et les étudiants à des pressions et, à terme, conduire à une fragmentation du système national d’enseignement supérieur.

Pour nous, une telle ingérence constitue une atteinte à l’éducation et au caractère civil des institutions académiques. Les établissements d’enseignement doivent rester en dehors des logiques d’affrontement et d’instrumentalisation liées au conflit.

Le Gouvernement a suspendu les activités académiques dans plusieurs établissements. La CONEPT/RDC conteste-t-elle cette décision ?

Jacques TSHIMBALANGA : Il faut éviter de réduire le débat à un choix entre soutenir ou rejeter la décision du Gouvernement. Nous reconnaissons pleinement la responsabilité de l’État dans l’organisation et la régulation de l’enseignement supérieur, ainsi que dans la garantie de la qualité et de la valeur des diplômes. Nous comprenons également la nécessité de préserver l’intégrité du système national et la légitimité des autorités académiques.

Mais notre responsabilité, en tant qu’organisation de la société civile engagée dans la défense du droit à l’éducation, est aussi d’attirer l’attention sur les conséquences concrètes de cette décision pour les étudiants.

Dans des circonstances exceptionnelles, une suspension peut se justifier. Mais elle doit rester temporaire, proportionnée et, surtout, être accompagnée de solutions permettant aux étudiants de poursuivre leur parcours. La protection de l’autorité de l’État ne doit pas conduire à sacrifier le droit des étudiants à l’éducation.

Justement, où placez-vous la limite entre les impératifs de sécurité et l’obligation de garantir la continuité des études ?

Jacques TSHIMBALANGA : Pour nous, il ne faut pas opposer la sécurité au droit à l’éducation. Nous devons garantir les deux : la sécurité et la continuité de l’éducation.

Lorsque les conditions de sécurité rendent impossible le fonctionnement normal d’un établissement, l’État a la responsabilité de protéger les étudiants et le personnel. Mais cette responsabilité ne peut pas s’arrêter à la suspension des cours. Elle implique aussi d’organiser la continuité des études.

C’est pourquoi nous demandons que toute suspension soit régulièrement réévaluée et accompagnée d’alternatives crédibles. La vraie question est celle-ci : quelles dispositions concrètes prenons-nous pour qu’un étudiant du Nord-Kivu ou du Sud-Kivu ne perde pas son parcours académique simplement parce qu’il vit dans une zone affectée par le conflit ?

Le transfert des étudiants vers des établissements situés hors des zones affectées peut-il constituer cette alternative ?

Jacques TSHIMBALANGA : C’est une solution importante, mais elle ne suffit pas si les étudiants n’ont pas réellement les moyens d’en bénéficier.

Regardons la situation concrète des familles. Quitter Goma ou Bukavu pour poursuivre ses études ailleurs signifie payer le transport, trouver un logement, assurer sa restauration, supporter les frais académiques et faire face aux dépenses liées à la réinstallation. Beaucoup de familles n’en ont tout simplement pas les moyens.

Si la solution proposée n’est accessible qu’aux étudiants dont les familles disposent de ressources suffisantes, nous risquons de transformer une crise sécuritaire en une nouvelle source d’inégalités éducatives.

Des mesures particulières sont donc nécessaires pour les étudiants les plus vulnérables, les déplacés, les finalistes, les personnes vivant avec handicap et tous ceux qui, pour des raisons économiques ou sociales, ne peuvent pas se déplacer.

Que risque-t-il de se passer si cette interruption des études se prolonge ?

Jacques TSHIMBALANGA : Une interruption prolongée des études n’est jamais sans conséquences, surtout dans un environnement déjà marqué par le conflit et la précarité.

Elle peut favoriser le décrochage, aggraver les difficultés économiques des jeunes et de leurs familles et retarder leur insertion professionnelle. Dans un contexte d’insécurité, elle peut aussi accroître la vulnérabilité de certains jeunes face à l’exploitation, à la manipulation ou au recrutement par différents acteurs.

C’est pourquoi nous considérons que la continuité de l’éducation est aussi une mesure de protection. Maintenir les jeunes dans un parcours de formation, c’est leur permettre de conserver des perspectives et de renforcer leur capacité à résister aux conséquences du conflit.

Vous estimez aussi que cette situation pourrait compromettre la reconstruction future du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Pourquoi ?

Jacques TSHIMBALANGA : Parce qu’il faut regarder au-delà de l’urgence actuelle. Les étudiants qui fréquentent aujourd’hui les universités et instituts supérieurs du Nord-Kivu et du Sud-Kivu sont les enseignants, médecins, chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs, administrateurs et cadres dont ces provinces auront besoin demain.

Si le conflit détruit non seulement les infrastructures, mais aussi les parcours de formation de toute une génération, nous compromettons les capacités mêmes de reconstruction.

C’est pourquoi nous insistons sur ce message : protéger aujourd’hui l’éducation des jeunes, c’est préserver les capacités de reconstruction de demain. Le capital humain doit être considéré comme une composante essentielle de la résilience et de la reconstruction des territoires affectés.

La CONEPT/RDC invoque la Déclaration sur la sécurité dans les écoles. Qu’est-ce que cet engagement implique concrètement dans la situation actuelle ?

Jacques TSHIMBALANGA : Cette Déclaration nous rappelle une chose essentielle : même en période de conflit, l’éducation doit être protégée.

Et protéger l’éducation ne signifie pas seulement préserver les bâtiments scolaires ou universitaires. Il faut aussi protéger les élèves, les étudiants, les enseignants et les personnels, préserver le caractère civil des établissements et, autant que possible, permettre aux apprentissages de continuer.

La RDC ayant endossé cette Déclaration, la situation actuelle doit nous amener à nous interroger sur sa mise en œuvre effective. Les établissements d’enseignement ne doivent être ni militarisés, ni instrumentalisés, ni transformés en espaces d’affrontement politique ou institutionnel.

Vous demandez que l’éducation soit également prise en compte dans les processus de paix et de médiation. Pourquoi ?

Jacques TSHIMBALANGA : Parce que l’éducation ne peut pas attendre la signature d’un accord de paix pour être protégée. Lorsque les négociations portent sur la protection des populations civiles et sur les mesures humanitaires, elles doivent aussi prendre en compte la situation des enfants, des élèves, des étudiants et des personnels éducatifs.

La protection et la continuité de l’éducation doivent donc trouver leur place dans les processus de paix et de médiation. Même lorsque les parties sont profondément opposées, elles doivent pouvoir s’accorder sur certains espaces et certains droits à préserver.

Notre message est simple : les écoles et les universités doivent rester des espaces de savoir et d’avenir, pas devenir des prolongements du conflit.

Au-delà de l’urgence au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, quelle réponse structurelle la CONEPT/RDC préconise-t-elle ?

Jacques TSHIMBALANGA : La crise actuelle met en évidence un problème plus large : notre système éducatif doit être capable d’anticiper les situations d’urgence, plutôt que d’improviser des solutions lorsque des milliers d’apprenants sont déjà privés d’éducation.

C’est pourquoi la CONEPT/RDC propose d’engager une réflexion nationale sur la mise en oeuvre de la Stratégie de l’Eduction de la Formation en Situation d’Urgence, couvrant tous les niveaux d’enseignement.

Ce mécanisme devrait permettre d’anticiper les réponses en cas de conflit armé, de déplacement de populations, d’épidémie, de catastrophe naturelle ou de toute autre crise susceptible d’interrompre les apprentissages.

Il devrait surtout préciser à l’avance les responsabilités de l’État, des provinces, des établissements d’enseignement, de la société civile et des partenaires, ainsi que les solutions à activer pour préserver les parcours des apprenants.

La leçon à tirer est claire : une crise sécuritaire ne doit pas automatiquement devenir une crise éducative durable. Même en temps de guerre, le droit d’apprendre doit être protégé.

Propos recueillis par Fleurisse KATAMBA BOOTO KASHINI.

☎️+243 83 23 93 795

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