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Rédaction Indépendant

CANTINES SCOLAIRES EN RDC : NOURRIR L’ÉLÈVE, LE PARI DE LA DURÉE.

CANTINES SCOLAIRES EN RDC : NOURRIR L’ÉLÈVE, LE PARI DE LA DURÉE

L’installation d’une cantine scolaire à l’EP 1 et 2 Sona Pangu, à Kinshasa, donne un relief particulier à cette rentrée scolaire 2026-2027. Au-delà du repas servi à l’enfant, l’initiative pose une question autrement plus ambitieuse : la République démocratique du Congo peut-elle faire de l’alimentation scolaire un levier durable d’accès, d’équité et de qualité de l’éducation ? Entre financement, approvisionnement, nutrition, gouvernance et disparités territoriales, le véritable défi commence après l’inauguration.

Le 4 septembre, le président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, accompagné de la ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale et Nouvelle Citoyenneté, Raïssa Malu, a visité plusieurs établissements scolaires de Kinshasa, notamment le Collège Bonsomi, l’EP 1 et 2 Sona Pangu et le Lycée Monseigneur Shaumba.

Salles de classe, élèves, enseignants, équipements : la tournée avait les images habituelles d’une rentrée scolaire placée sous le regard des autorités. À Sona Pangu, cependant, un dispositif mérite que l’on s’y attarde : la cantine scolaire.

Car derrière l’assiette servie à l’élève se joue une question essentielle de politique éducative. Il ne suffit plus de faire entrer l’enfant à l’école ; encore faut-il lui donner les conditions d’y rester et d’y apprendre.

Après la gratuité, la question des conditions d’apprentissage

La gratuité de l’enseignement primaire a profondément modifié la question de l’accès à l’école en RDC. Mais supprimer les frais scolaires ne supprime pas tous les obstacles à l’apprentissage.

Un enfant peut être régulièrement inscrit et continuer à étudier dans une classe surchargée, manquer de mobilier ou d’eau potable et arriver à l’école sans avoir suffisamment mangé.

Or, à l’école, la faim n’est pas seulement une question sociale ou nutritionnelle. Elle devient aussi un problème pédagogique lorsqu’elle affecte l’attention, la participation ou l’assiduité de l’élève.

C’est dans cette perspective que la cantine scolaire prend tout son sens. Elle peut contribuer à lever un obstacle qui se trouve hors du programme scolaire, mais dont les effets se font sentir jusque dans la salle de classe.

Il faut cependant lui assigner sa juste place. Une cantine ne remplace ni l’enseignant qualifié, ni les manuels, ni le mobilier, ni des infrastructures convenables. Elle constitue un levier supplémentaire dans une politique éducative qui doit agir simultanément sur plusieurs déterminants de l’apprentissage.

Inaugurer est une chose, faire fonctionner en est une autre

C’est probablement ici que commence le véritable défi.

Une cantine peut être construite et équipée en quelques semaines ou quelques mois. La nourrir est une obligation quotidienne.

Chaque jour de fonctionnement suppose des denrées disponibles, un approvisionnement régulier, des conditions de stockage adaptées, de l’eau, du personnel, de l’énergie, des règles d’hygiène et un mécanisme de contrôle.

Dès lors, le nombre de cantines inaugurées ne sera pas, à lui seul, le meilleur indicateur de réussite. Il faudra surtout regarder leur régularité : combien servent effectivement les élèves chaque jour, combien connaissent des interruptions et pour quelles raisons ?

La phase pilote annoncée, avec trois cantines scolaires par province administrative, peut permettre de tester le dispositif avant son extension. Cette prudence est pertinente. À condition précisément que la phase pilote serve à apprendre : identifier les coûts réels, les difficultés logistiques, les modèles d’approvisionnement les plus efficaces et les mécanismes de gestion qui résistent à l’épreuve du terrain.

Car ce qui fonctionne à Kinshasa ne fonctionnera pas nécessairement de la même manière à Tshikapa, Kindu, Bunia, Mbandaka ou dans une école rurale éloignée des grands axes d’approvisionnement.

Le financement, épreuve décisive de la pérennité

Toute ambition nationale en matière de cantines scolaires se heurtera tôt ou tard à une équation budgétaire.

Un repas scolaire est une dépense récurrente. Et lorsque quelques centaines ou quelques milliers de bénéficiaires deviennent des centaines de milliers, voire davantage, le coût change d’échelle.

La question déterminante sera donc celle de la place que l’État entend réserver à l’alimentation scolaire dans ses dépenses publiques.

Les partenaires techniques et financiers peuvent soutenir le démarrage, l’expérimentation ou certaines composantes du programme. Mais une politique nationale dont le fonctionnement quotidien dépendrait durablement de financements extérieurs resterait vulnérable.

Avant une extension à grande échelle, il faudra donc disposer d’informations précises : coût moyen du repas par élève, coût logistique selon les provinces, nombre de jours de service, contribution publique, mécanismes d’achat et capacité budgétaire à moyen terme.

La pérennité d’une cantine ne se décide pas le jour de son inauguration ; elle se construit dans le budget qui permet de la faire fonctionner l’année suivante.

À quels enfants donner la priorité ?

La question du ciblage sera tout aussi sensible.

Lorsque les ressources ne permettent pas de couvrir immédiatement toutes les écoles, des choix deviennent nécessaires. Et ces choix doivent être transparents.

Quels critères détermineront les établissements prioritaires ? La pauvreté des ménages ? La vulnérabilité nutritionnelle des enfants ? L’insécurité alimentaire ? L’éloignement géographique ? Le niveau d’abandon scolaire ? Les effectifs ?

Le risque serait de commencer systématiquement par les écoles les plus faciles à desservir, généralement situées dans les zones urbaines ou mieux connectées aux circuits commerciaux.

Ce serait pourtant manquer une partie de l’objectif. Une politique d’alimentation scolaire à vocation sociale devrait précisément pouvoir atteindre les enfants pour lesquels le repas servi à l’école peut faire la plus grande différence.

L’équité doit donc être intégrée dès la conception du programme, et non ajoutée au moment de son extension.

Dans l’assiette, la qualité compte autant que la quantité

Il faudra également regarder ce que contient le repas.

Distribuer un grand nombre de portions ne suffit pas à garantir la qualité d’un programme d’alimentation scolaire. Les menus doivent répondre aux besoins nutritionnels des enfants, être adaptés aux habitudes alimentaires locales et respecter des normes de préparation et de conservation.

Sur ce terrain, la RDC dispose d’un potentiel considérable : la diversité de ses productions agricoles.

Manioc, maïs, riz, haricot, légumes, fruits, poisson et autres produits disponibles selon les bassins de production peuvent permettre d’adapter les menus aux réalités provinciales plutôt que d’imposer partout un modèle uniforme.

Cette approche ouvre d’ailleurs une perspective qui dépasse l’école.

Quand la cantine rencontre l’agriculture locale

Bien conçue, l’alimentation scolaire peut aussi devenir un instrument de développement économique local.

Des écoles qui achètent régulièrement des denrées créent une demande prévisible. Cette demande peut, sous certaines conditions, offrir des débouchés aux petits producteurs, aux coopératives agricoles et aux acteurs locaux de transformation.

L’argent consacré à la cantine ne servirait alors pas uniquement à nourrir l’élève : une partie pourrait également irriguer l’économie de son territoire.

Mais ce cercle vertueux ne se décrète pas. Il exige des producteurs capables de fournir des volumes réguliers, des circuits d’achat transparents, des moyens de transport, des capacités de stockage et des mécanismes de contrôle de la qualité.

La chaîne qui mène du champ à l’assiette devient ainsi une composante à part entière de la politique éducative.

Pas de cantine viable sans eau ni hygiène

L’autre impératif se trouve parfois juste à côté de la cuisine : l’eau.

Préparer des aliments, laver les ustensiles, nettoyer les espaces de restauration et permettre aux enfants de se laver les mains supposent un accès régulier à une eau de qualité.

Dans les écoles où les infrastructures d’eau, d’hygiène et d’assainissement restent insuffisantes, installer une cantine sans corriger ces déficits créerait une contradiction.

La planification des cantines doit donc aller de pair avec celle des infrastructures sanitaires. La sécurité du repas commence avant que celui-ci n’arrive dans l’assiette.

La gouvernance se jouera jusque dans la marmite

À mesure que le programme grandira, les sommes engagées, les volumes de denrées et le nombre de fournisseurs augmenteront. Avec eux viendront les risques de mauvaise gestion, de surfacturation, de livraisons incomplètes ou de rupture d’approvisionnement.

Le contrôle ne peut donc pas être un dispositif ajouté après les premières difficultés. Il doit faire partie de l’architecture du programme dès son lancement.

Chaque niveau de responsabilité devrait pouvoir établir ce qui a été commandé, livré, stocké, préparé et effectivement servi aux enfants.

La transparence gagnerait aussi à associer les communautés scolaires. Directions d’école, comités de parents, structures communautaires et autres mécanismes locaux de suivi peuvent contribuer à exercer une vigilance de proximité, à condition que leurs responsabilités soient clairement définies.

Dans un programme appelé à mobiliser des ressources publiques importantes, la traçabilité du repas compte presque autant que sa disponibilité.

Ne pas construire une école à deux vitesses

L’alimentation scolaire pourrait réduire certaines inégalités. Mal déployée, elle pourrait aussi en créer de nouvelles.

Il serait difficilement défendable de voir se développer, d’un côté, des établissements urbains dotés de cantines régulières et, de l’autre, des écoles rurales où les enfants les plus vulnérables continueraient d’attendre.

Le calendrier d’extension devra donc être public, progressif et fondé sur des critères objectifs.

Il ne s’agira pas seulement de demander où une cantine est facile à installer, mais où elle est la plus nécessaire et susceptible de produire le plus d’effets.

Et l’enseignant dans tout cela ?

L’amélioration des conditions de l’élève ne doit enfin pas faire perdre de vue l’autre acteur essentiel de l’apprentissage : l’enseignant.

Un enfant mieux nourri apprendra difficilement si l’enseignant est absent, insuffisamment formé, démotivé ou placé dans des conditions de travail précaires.

Alimentation, infrastructures, mobilier, matériels pédagogiques et politique enseignante ne devraient donc pas être mis en concurrence. Ils constituent différentes pièces d’un même environnement d’apprentissage.

La remise de bancs-pupitres à Sona Pangu au cours de la même visite en donne d’ailleurs une illustration : améliorer l’école suppose d’agir sur l’ensemble des conditions qui entourent l’élève et son enseignant.

Compter les cantines ou mesurer leurs effets ?

Reste une question essentielle : comment saura-t-on que le programme fonctionne ?

Le nombre de cuisines aménagées, de repas distribués ou d’écoles couvertes sera nécessaire pour suivre le déploiement. Mais ces chiffres mesureront surtout l’activité du programme.

Son impact se trouvera ailleurs.

Il faudra observer l’évolution de l’assiduité, les éventuels abandons, la régularité de la fréquentation scolaire, la qualité nutritionnelle des repas et, lorsque les données le permettent, les effets sur les conditions d’apprentissage.

C’est à cette condition que la politique pourra être ajustée sur la base des résultats plutôt que sur la seule visibilité des réalisations.

Sona Pangu, le début d’un test grandeur nature

La cantine de l’EP 1 et 2 Sona Pangu est donc davantage qu’un équipement de rentrée. Elle peut annoncer une évolution intéressante de la politique éducative congolaise : reconnaître que l’apprentissage dépend aussi des conditions matérielles, sociales et nutritionnelles dans lesquelles l’enfant arrive à l’école.

Mais entre l’expérimentation et une politique publique durable, la distance reste considérable.

Il faudra financer, approvisionner, contrôler, évaluer, corriger les écarts entre provinces et protéger l’objectif d’équité. Surtout, il faudra résister à une faiblesse classique des politiques publiques : confondre le lancement d’une initiative avec sa réussite.

La visite présidentielle du 4 septembre aura donné une visibilité particulière à la cantine de Sona Pangu. Son véritable bilan, lui, ne pourra être dressé devant les caméras.

Il faudra revenir plus tard.

Dans six mois. Dans un an. Puis au-delà.

Et poser une question beaucoup plus simple que toutes les statistiques : les enfants mangent-ils toujours, régulièrement et correctement ?

Car le succès d’une politique de cantines scolaires ne se mesure pas au ruban coupé le jour de l’inauguration.

Il se mesure à la marmite qui continue de bouillir, jour après jour, pour l’enfant venu à l’école pour apprendre.

Fleurisse Katamba Booto-Kashini

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